26/10/2009 09:58:41

ANALYSE La crise, des maux aux mots

par Elizabeth Pineau

PARIS, 26 octobre (Reuters) - "Parachute doré", "paradis fiscal", "croissance négative" : la crise qui secoue le monde depuis 13 mois a introduit dans le langage courant expressions nouvelles, mots spécialisés et autres néologismes fleuris.

Aux dires des analystes interrogés par Reuters, le vent d'incertitude a obligé le citoyen à s'intéresser aux arcanes sémantiques d'un monde économique et financier qui lui était parfois étranger et conduit les politiques à utiliser des termes choisis pour restaurer la confiance, mot-clé dans la tourmente.

"Les gens se sont toujours intéressés à l'économie parce que leur entreprise, c'est déjà de l'économie", remarque Mathilde Lemoine, économiste à HSBC France. "La nouveauté, c'est qu'il y a eu une demande de pédagogie supplémentaire".

Pour Philippe Frémeaux, directeur de la rédaction du magazine Alternatives économiques, "comme le référendum de 2005 a appris beaucoup de choses aux gens sur l'Europe, la crise a appris des choses aux gens sur l'économie".

L'éditorialiste est l'auteur d'un "Petit dictionnaire des mots de la crise" qui répertorie avec humour les termes déversés dans le langage courant depuis la chute de la banque Lehman Brothers.

Premier mot : "actifs". "Qui a beaucoup d'actifs peut rester inactif", écrit l'auteur. Dernier mot : "volatilité". "Quand les marchés deviennent très volatils, il faut garder ses nerfs, sauf à risquer de voir ses économies se volatiliser", souligne-t-il avec facétie.

Dans son ouvrage, trois définitions pour "relance", voisine des mots "croissance verte", "déflation", "bulle", "aléa moral" et de quelques noms propres : Natixis, Kerviel, Madoff.

"PARACHUTE DORÉ", MOT DE L'ANNÉE

Gandrange, ville de Lorraine où ArcelorMittal a fermé une aciérie malgré les promesses du président Nicolas Sarkozy, est "désormais synonyme de promesse non tenue", écrit Philippe Frémeaux en guise de définition.

Elu "mot de l'année" au festival du mot de La Charité-sur-Loire (Nièvre) en mai dernier, l'expression "parachute doré" a inspiré une chanson à Alain Souchon, l'un des chanteurs français les plus populaires.

Elle est désormais couramment employée, conduisant la presse à parler par exemple de "parachute doré électoral".

Face à la crise, les journalistes ont trouvé, autant que les politiques, les mots qui rassurent, estime Philippe Frémeaux.

"Les plus grands médias ont minimisé les effets de la crise par une sorte d'effet Tchernobyl : le nuage des subprimes va s'arrêter à votre porte", dit-il. "C'était trop sérieux pour qu'on affole le peuple et la presse s'est montrée étonnamment responsable".

Mathilde Lemoine insiste sur la nécessaire précision du langage en la matière.

"Les mots ont un sens, et ils ont été bien utilisés. Par exemple récession, c'est deux trimestres négatifs", note-t-elle.

De là à dire que la crise a transformé les gens de la rue en économistes, il y a un pas que refuse de franchir Paul Bacot, professeur de sciences politiques à Lyon.

UN CHANGEMENT DE FOND ?

"Je serais surpris que des études empiriques montrent que 'subprime' ou 'titrisation' seraient entrés dans le vocabulaire courant", a-t-il expliqué à Reuters.

Les "leaders d'opinion" politique, économique et médiatique interrogés par l'institut BVA sont d'ailleurs 70% à estimer que les Français ont un mauvais niveau de connaissance de l'économie, selon un sondage rendu public lundi.

Paul Bacot met aussi en garde contre la tentation politique de cuisiner à toutes les sauces le mot "crise", formule "vague, ne disant rien, ni de ses causes, ni de ses responsables, ni de ses enjeux, ni de ses victimes".

"Ne suggère-t-elle pas une sorte de fatalité, proche de la catastrophe dite 'naturelle', face à laquelle il faut s'unir pour essayer de s'en sortir au mieux ? Bref, l'usage de ce vocable ne constitue-t-il pas une ressource appréciable aux mains du pouvoir en place ?", s'interroge-t-il.

Pour Mathilde Lemoine, le mot "crise" n'est pas trop fort.

"On a la plus grosse récession depuis la Seconde Guerre mondiale : c'est légitime d'employer ce mot. Si on doit mettre le mot 'crise', c'est bien là", dit-elle.

(Edité par Yves Clarisse)

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